Livraisons d’histoire de l’architecture n°35 : « Femme, architecture et paysage »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation

Les Livraisons d’histoire de l’architecture, de leur nom complet Livraisons d’histoire de l’architecture et des arts qui s’y rattachent, ont pour objectif de publier des travaux inédits d’étudiants avancés et de jeunes chercheurs. La revue a été lancée à l’initiative de Jean-Michel Leniaud et de Béatrice Bouvier en 2001 avec la collaboration d’étudiants, doctorants ou non, issus de l’École pratique des hautes études, de l’École des chartes et de l’École du Louvre. Bisannuelle, la revue s’attache à publier des numéros thématiques dans lesquels sont insérées, le cas échéant, quelques études en varia. On y trouve aussi des actualités sur la recherche en histoire de l’architecture, des comptes rendus bibliographiques et la biographie des auteurs. Longtemps consultables sur le site de l’Ecole nationale des Chartes, les Livraisons d’histoire de l’architecture sont aujourd’hui accueillies par Histara que nous remercions chaleureusement. 

 

« Noir sur blanc »

À la Bibliothèque nationale, l’escalier du département des manuscrits n’existe plus. A-t-il vraiment été démonté « selon les règles de l’art » pour rejoindre la longue liste des monuments en caisses ? En ce moment même, les sinistres échafauds qui se dressent à l’assaut des façades de la cour Vivienne anticipent sur la mort annoncée de l’œuvre de Jean-Louis Pascal : la moitié de la façade nord avec ses cinq travées et son ordre colossal sont condamnés à la démolition si le maître d’ouvrage s’en est tenu au projet initial. Motif : créer de la transparence pour le grand hall dont la vacuité résultera de la dépose (!) de l’escalier conduisant naguère au département des manuscrits. La psychorigide destruction de l’œuvre d’un architecte aussi important que Jean-Louis Pascal (la prochaine Livraison sera consacrée à son œuvre) résulte d’un étrange processus décisionnel où se combinent l’indécision des décideurs, la raideur doctrinaire des gestionnaires, le bluff Far West des concepteurs : au total, on aura fait décider, par le Premier Ministre du moment, que la conservation de l’existant coûterait plus cher que sa démolition. Dans un temple de la conservation des œuvres de l’esprit, on mesure à quoi tient la transmission, en l’occurrence d’un magnifique patrimoine républicain, par des mains sacrilèges et méprisantes. On eût mieux placé les ressources publiques destinées à un projet inutile dans la restauration des verrières et des charpentes métalliques de la salle Pascal, l’ancienne salle initialement projetée pour la lecture publique par Léopold Delisle et pour finir dédiée aux périodiques. On se souvient qu’il y a une quinzaine d’années, on ne donnait pas cher de ce chef-d’œuvre dont la restauration n’avait pas été prévue dans la première tranche : les serial killers du patrimoine s’étaient déjà gantés de latex pour opérer dans la discrétion. On renvoie aux travaux d’Anne Richard-Bazire et à la Livraison (no 28) qu’elle a consacrée à l’œuvre de Pascal à la Bibliothèque nationale : il faudra beaucoup de talent dans la conception et dans l’exécution des travaux à venir, beaucoup de complaisance dans la critique, pour faire oublier l’œuvre de ce géant à qui on doit la publication du cours de théorie architecturale de Guadet, le monument commémoratif à Charles Garnier construit sur le flanc gauche de l’Opéra et le prestige de l’école française d’architecture en Amérique du nord.

Dans cette affaire qui laissera longtemps l’odeur de la mort des pierres, on ne sait plus pourquoi il faut se couvrir la tête de cendres en marque de désolation tant les motifs sont nombreux : l’expertise incompétente faite devant la commission nationale des monuments historiques d’une architecture jugée « bourgeoise » et donc condamnable, la bénédiction complice donnée par l’instance chargée de représenter les intérêts de l’histoire de l’art en France, le manque de subtilité visuelle des gestionnaires et, comme on l’a dit, les palinodies des décideurs. Mais le plus consternant ne tient pas à ces médiocrités trop humaines. L’affaire fournit la preuve que, quarante ans après la tentative de réhabilitation de l’architecture du XIXe siècle, laquelle on se souvient, faisait suite à l’intention de Malraux de détruire le Grand Palais et à la décision prise par André Bettencourt de raser la gare d’Orsay, les progrès de l’éducation ont été faibles, que le savoir inventé par la recherche n’entre pas dans le champ de la culture, que la culture s’en tient à conjuguer le produit fossilisé de connaissances superficielles et les éphémères esbrouffes de la mode. On aurait pu croire que la destruction des Halles allait mettre un terme aux massacres monumentaires qui affectent l’œuvre d’un siècle pendant lequel le pays n’aura jamais été aussi prospère : « Plus jamais çà », comme on dit. Et bien, non ! Après les Halles, voici Pascal. L’ignorance et l’insensibilité auront détruit le chef-d’œuvre : intemporelle interprétation de l’hugolien « Ceci tuera cela. »

Serait-ce une raison pour baisser les bras ? Prenons modèle sur les abeilles, les termites et les fourmis : elles reconstruisent inlassablement le nid qu’on leur aura détruit, inlassablement parce que telle est leur nature. Demain, les aménageurs d’appauvrissements coûteux, pour reprendre la formule impitoyable de Max Querrien, s’en prendront comme hier aux architectures, aux décors, au mobilier que les services publics abandonneront sous couleur d’efficacité améliorée (l’argent public s’inscrit dans un flux sans fin) : il faudra engager de nouvelles recherches, construire de nouvelles patrimonialisations, croiser encore le fer contre les nouveaux vandales, rechercher des consensus contre les caprices individuels.

Ce n’est pas de cette amère actualité que la présente Livraison parle, mais d’un sujet nouveau sous l’angle historique : les femmes et l’architecture, comme maîtres d’ouvrage, comme maîtres d’œuvre, comme utilisatrices. Guy Massin Le Goff avait observé dans l’Anjou néo-gothique du XIXe siècle[1] l’originalité du projet des femmes, plus exactement des veuves, lorsqu’elles décidaient de construire des châteaux. Or, si l’on possède des aperçus sur les femmes et la peinture, la sculpture, la musique, etc., l’architecture semble avoir résisté aux investigations. Le bouquet d’études qu’Anne-Marie Châtelet a rassemblé fait envisager la fécondité de ce nouveau territoire. Les Livraisons d’histoire de l’architecture s’étaient fixé de produire des recherches innovantes : une fois de plus, elles se montrent fidèles à leur mission.

[1] Les Châteaux néogothiques en Anjou, Paris, éd. Nicolas Chaudun, 2007.

J.-M. L.

 

Sommaire

 

« L’ordre des femmes à la Renaissance », par Yves Pauwels

« Les religieuses à l’époque moderne : architectes, gestionnaires de chantier et manouvrières », Julie Piront

« La villa Benedetta et la difficile carrière de Plautilla Bricci, femme architecte dans la Rome du XVIIe siècle », par Thierry Verdier

« La place des femmes dans l’évolution de la salle à manger française, XVIIe– début XIXe siècles », par Cécile Lestienne

« Comment les femmes sont entrées à l’Ordre des Architectes : Portrait des premières inscrites à l’Ordre régional de la Circonscription de Paris », par Stéphanie Bouysse-Mesnage

« Les femmes et la culture d’atelier à l’École des beaux-arts », par Isabelle Conte

« Deux cuisines médiatisées et leur transgression de genre : le cas de Bernège et Hefner », par Florencia Fernandez Cardoso

« Décoratrice-ensemblière : une étape vers la profession d’architecte dans les années 20 ? », par Élise Koering

« Trois femmes paysagistes pionnières en France », par Bernadette Blanchon

 

 

Résumés

 

« L’ordre des femmes à la Renaissance », par Yves Pauwels

Pour justifier l’emploi de l’ordre ionique aux Tuileries, Philibert De l’Orme, dans son traité, explique que l’ordre est par nature féminin et donc particulièrement adapté au palais de la Reine. En cela, il s’appuie sur une longue tradition qui remonte à Vitruve, selon lequel les proportions des ordres ont été inspirées par celles des corps des différents sexes : l’homme pour le dorique, la femme pour l’ionique et la jeune fille pour le corinthien. À partir de là, il est possible de choisir le style d’un temple en fonction de la divinité à laquelle il est consacré. Reprise par Serlio qui l’adapte à l’univers chrétien, cette doctrine inspire de nombreux théoriciens des XVIe et XVIIe siècles, en même temps qu’elle permet d’interpréter le choix de tel ou tel ordre dans plusieurs bâtiments de cette époque commandés ou habités par des femmes.

 

« Les religieuses à l’époque moderne : architectes, gestionnaires de chantier et manouvrières », Julie Piront

À partir du XVIe siècle, les ordres religieux féminins se sont implantés massivement dans les villes de l’Europe catholique. Parmi ceux-ci, les ursulines, les carmélites déchaussées, les visitandines, les annonciades célestes et les bénédictines réformées de la Paix Notre-Dame livrent, au travers de leurs écrits (chroniques, annales, récits de fondation, biographies), leur investissement dans la conception et l’édification de leur cadre de vie. Malgré la clôture stricte auxquelles elles sont soumises en vertu des décrets du concile de Trente (1545-1563), elles conçoivent des plans seules ou en groupe, gèrent l’approvisionnement des matériaux, transportent des gravats et sont en relations constantes avec les corps de métier et les professionnels du bâtiment auprès desquels elles tentent d’affirmer leurs compétences et de revendiquer leur place au sein de la société qui les entoure.

 

« La villa Benedetta et la difficile carrière de Plautilla Bricci, femme architecte dans la Rome du XVIIe siècle », par Thierry Verdier

Plautilla Bricci fut l’une des très rares femmes architectes de la Rome baroque, mais sa carrière est loin d’être connue avec précision. Formée à l’architecture et à la peinture par son père, elle côtoya les plus grands artistes romains du XVIIe siècle, et eut d’énormes difficultés pour faire reconnaître son statut de femme architecte. En suivant l’aventure architecturale de la plus grande commande qui marqua le début de sa carrière, la villa Benedetta, se dessine le portrait d’une artiste de talent, brisée dans sa vocation, et obligée d’œuvrer comme décoratrice (chapelle saint Louis de l’église Saint-Louis-des-Français), avant d’abandonner définitivement un métier profondément masculin.

 

« La place des femmes dans l’évolution de la salle à manger française, XVIIe– début XIXe siècles », par Cécile Lestienne

Cet article propose d’aborder quelques pistes de réflexion au sujet de la place des femmes dans l’évolution du nouvel espace domestique consacré à la table qu’est la salle durant l’époque moderne. Quand et comment s’y inscrivent-elles ? Plus qu’un espace réservé au repas de l’un ou l’autre sexe, la salle à manger ne s’imposerait-t-elle pas comme une pièce de réception mixte et familiale ? Il s’agira d’abord de comprendre en quoi l’organisation de la demeure des élites modernes reste pendent longtemps sexuellement différenciée, la salle à manger n’y faisant pas exception ; puis, on s’arrêtera sur les sources tant littéraires qu’iconographiques véhiculant l’image de salles à manger fastueuses où hommes et femmes se réunissent pour partager des plaisirs tout aussi gourmands que charnels ; enfin, on verra en quoi la salle à manger s’impose au tournant du siècle des Lumières comme l’une des pièces de réception de la famille.

 

« Comment les femmes sont entrées à l’Ordre des Architectes : Portrait des premières inscrites à l’Ordre régional de la Circonscription de Paris », par Stéphanie Bouysse-Mesnage

L’Ordre des architectes, créé en 1940, n’accueille encore aujourd’hui que 28% de femmes parmi ses inscrits. Pourtant, l’analyse des tableaux de l’Ordre régional de la Circonscription de Paris (CdP), révèle que les femmes intègrent cette institution dès sa création et qu’elles forment un groupe constitué dès 1942-1943.

La première décennie d’existence de l’ordre régional de la CdP, cadre temporel et spatial de cet article, voit l’augmentation de la population des inscrites, mouvement que l’on peut également observer d’une manière générale, pour l’ensemble des inscrits, à l’échelle de la France. Que l’inscription à l’Ordre ait représenté ou non un sésame permettant aux femmes d’accéder à une carrière dans la maîtrise d’œuvre, les premières figures de femmes architectes qui parviennent à exercer en libéral sans associé, apparaissent au début des années 1950, à l’instar de Marion Tournon-Branly.

Comme le requière l’Ordre en 1940, la majorité des femmes inscrites au cours de cette période, possède un diplôme français d’architecte délivré par l’une des écoles agréées. La possession de la nationalité française étant un autre critère d’inscription, plusieurs femmes étrangères n’ont pas eu la possibilité de prêter serment et de s’inscrire au tableau ordinal.

Cet article constitue une première étape dans l’écriture d’une histoire genrée de l’Ordre des architectes. Il permet, d’ores et déjà, de comprendre la manière dont s’est définie la position des femmes au sein de l’institution, dans ses premières années d’existence et d’analyser le procédé par lequel l’Ordre a influencé leurs trajectoires professionnelles, aux côtés d’autres facteurs sociaux, culturels et économiques.

 

« Les femmes et la culture d’atelier à l’École des beaux-arts », par Isabelle Conte

La question de l’entrée des femmes à l’École des beaux-arts est ici étudiée du point de vue des traditions d’atelier. Si la question des femmes peut s’observer en examinant les archives administratives ou en observant leurs trajectoires, nous avons cherché à montrer que certains freins à leur entrée ne sont pas rendus explicites au sein des débats. Il s’agit de l’impact qu’aurait leur arrivée sur les coutumes et les traditions déjà en place.

Pour comprendre ces phénomènes sur le temps long, nous avons cherché à éclairer le passé à la lumière d’une expérience récente. Ainsi, pour cet article, il semblait intéressant d’interroger les premières femmes à avoir intégré l’un des derniers ateliers à avoir résisté à cette mixité, et ce, après mai 68 et le démantèlement de l’École des beaux-arts.

 

« Deux cuisines médiatisées et leur transgression de genre : le cas de Bernège et Hefner », par Florencia Fernandez Cardoso

Pendant les années 1920 et 1940 Paulette Bernège a contesté la vision genrée et réductrice de la domesticité à partir de ses écrits publiés dans des revues, elle a incité les architectes à considérer la valeur des femmes architectes et les femmes ménagères à s’investir dans la création de l’architecture. Quelques décennies plus tard, Hugh Hefner avec la revue Playboy a aussi contesté cette vision genrée de la domesticité : en défendant le droit de l’homme à l’espace domestique. Tous les deux n’étaient pas des architectes, mais ils ont influencé l’opinion publique en médiatisant des nouvelles formes d’habiter. Avec leurs conceptions de l’espace domestique et de la cuisine moderne, ils ont commis et inspiré des transgressions entre les sphères de séparation attribuées aux rôles de genres. 
Cet article met en parallèle deux types de cuisines proposées par Bernège et Hefner qui ont forgé des transgressions aux limites genrées de l’espace domestique.

 

« Décoratrice-ensemblière : une étape vers la profession d’architecte dans les années 20 ? », par Élise Koering

Dans les premières décennies du XXe siècle, période où, en France, les hommes disposent des écoles et où l’Ordre des architectes n’existe pas, la femme architecte ne peut être considérée de manière univoque. Semé d’embûches, son ou plutôt ses parcours sont déterminés par sa difficulté à emprunter les chemins institutionnels mais également par l’existence de voies en trompe l’œil qui, tout à la fois, permettent le passage vers le métier d’architecte ou au contraire l’empêchent. C’est le cas de la profession de décorateur-ensemblier auquel semble idéalement vouée la créatrice de l’entre-deux-guerres et grâce à laquelle quelques femmes, aujourd’hui considérées à tort ou à raison comme architectes, ont pu accéder à ce statut, telles Eileen Gray ou Claude-Lévy. Cet article se propose d’interroger la manière dont, au sein même du champ des arts décoratifs, une hiérarchie sexuée s’est imposée, cantonnant la femme aux activités mineures (reliure, céramique ou dessin de modèles) et l’excluant du domaine plus prestigieux de la conception d’ensemble, lui-même associé au champ de l’architecture. Une hiérarchie qui constitue alors, selon nous, un obstacle dans l’accession des femmes à la profession d’architecte.

 

« Trois femmes paysagistes pionnières en France », par Bernadette Blanchon

Les premières promotions de la Section du Paysage et de l’art des jardins, créée en 1945 à l’École Nationale d’Horticulture de Versailles pour former des professionnels destinés à participer à la Reconstruction de la France, comptent peu de femmes et la plupart d’entre elles ne développèrent qu’une activité modérée de praticienne. Malgré tout certaines jouèrent un rôle essentiel, tant dans l’enseignement que dans la pratique professionnelle, notamment pour ouvrir un milieu jusque-là plutôt conservateur aux apports d’autres cultures et d’autres disciplines. Les trois figures évoquées ici ont suivi des chemins qu’aucune femme avant elles n’avait empruntés.

Ingrid Bourne, née en Allemagne en 1933, formée d’abord en Angleterre, a joué un rôle clé dans l’introduction d’éléments issus de cultures différentes dans un milieu français très traditionnel, éléments qui eurent un écho dans l’enseignement comme dans la pratique. Isabelle Auricoste, née en 1941, montre l’exemple d’un activisme socio-politique indissociable de forts engagements artistiques et pédagogiques. Elle a reçu le seul Grand Prix du Paysage attribué à une femme. Elle s’est impliquée très tôt dans des domaines d’intervention -notamment dans les zones rurales-, qui apparaissent de plus en plus d’actualité aujourd’hui et où elle est toujours active. Enfin, Marguerite Mercier, née en 1946, a été intégrée très tôt dans les services de l’État pour conseiller les autorités sur les projets de développement régional et a joué un rôle majeur, pour faire le lien entre les concepteurs free-lance en charge de ces projets et les services de planification.

Ces trois parcours reflètent la façon dont les engagements profonds de certaines femmes dans des idées et des pratiques alternatives ont élargi le domaine de l’architecture du paysage et ouvert de nouvelles perspectives.

 

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