Livraisons d’histoire de l’architecture n°36 : « Jean-Louis Pascal (2) »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation

Les Livraisons d’histoire de l’architecture, de leur nom complet Livraisons d’histoire de l’architecture et des arts qui s’y rattachent, ont pour objectif de publier des travaux inédits d’étudiants avancés et de jeunes chercheurs. La revue a été lancée à l’initiative de Jean-Michel Leniaud et de Béatrice Bouvier en 2001 avec la collaboration d’étudiants, doctorants ou non, issus de l’École pratique des hautes études, de l’École des chartes et de l’École du Louvre. Bisannuelle, la revue s’attache à publier des numéros thématiques dans lesquels sont insérées, le cas échéant, quelques études en varia. On y trouve aussi des actualités sur la recherche en histoire de l’architecture, des comptes rendus bibliographiques et la biographie des auteurs. Longtemps consultables sur le site de l’Ecole nationale des Chartes, les Livraisons d’histoire de l’architecture sont aujourd’hui accueillies par Histara que nous remercions chaleureusement. 

 

« Noir sur blanc »

Ma présence en tant que directeur de thèse, mais qui ne valait pas, on le verra ci-dessous, participation, au jury qui s’est récemment tenu autour de la thèse de Marie-Amélie Tharaud sur l’Art nouveau à l’Exposition universelle de 1900 m’a inspiré diverses réflexions que je livre aux lecteurs de notre revue de jeunes chercheurs puisqu’elles concernent l’un des moments clé de la recherche universitaire. Depuis deux ans, une réforme nouvelle entre discrètement dans les faits.

En effet, l’arrêté du 25 mai 2016 réformant l’organisation des études doctorales n’a suscité ni commentaires ni réactions ni protestations des universitaires. Accord tacite ? Silence de façade ? Résignation ? En nos temps de surréglementation universitaire dont l’efficacité est probablement inversement proportionnelle à la quantité, elle a fait suite à plusieurs réformes, généralement pas tout à fait mauvaises à défaut de se révéler utiles : la charte des thèses est venue contractualiser les rapports entre un maître (le directeur de thèse) et le doctorant comme si existait désormais un principe d’égalité entre les deux parties, celle qui forme et celle qui se forme. Le comité de suivi de thèse, créé plus tard, avait pour principal objectif de substituer à celui qu’on n’appelait plus « patron de thèse » une sorte de direction collégiale. Avant de nous prononcer sur la tendance qu’indiquent ces deux réformes, ajoutons qu’il y a vingt-cinq ans, les inventeurs de normes universitaires recommandaient aux professeurs d’enseignement supérieur d’inscrire le plus grand nombre possible de doctorants et que, dix ans plus tard, les mêmes, vieillis mais toujours aux manettes de l’expertise, imposaient non moins péremptoirement l’inverse. À l’époque, les sections du Conseil national des universités tenaient entre les mains de ses membres les avancements des universitaires et les primes d’encadrement doctoral. Ces primes étaient les seules qui, au prix d’une étrange inégalité de traitement au sein de la fonction publique, devaient être justifiées par un épais dossier à la charge du pétitionnaire. Il en va différemment aujourd’hui : le conseil national des universités a été dépouillé de ses prérogatives d’avis consultatif au profit d’une gestion collégiale exercée au sein de chaque établissement en fonction de ses ressources propres – il vaut mieux désormais effectuer des activités doctorales dans une université riche car l’égalité n’est plus de ce monde.

Pour en revenir à la tendance qui se décèle dans la succession des deux mesures indiquées plus haut : la charte des thèses et le comité de suivi de thèse, ceux qui émettraient quelque doute là-dessus n’en n’auront plus à l’exposé de certaines des prescriptions de l’arrêté du 25 mai 2016. Le directeur de thèse, en effet, est désormais exclu, à l’issue de la soutenance, du débat sur la thèse qu’il a dirigé. Certes, il dispose encore de la capacité à proposer les pré-rapporteurs chargés de justifier l’amenée à soutenance ainsi que les autres membres du jury. Mais ses compétences s’arrêtent là, encore que personne ne lui a disputé jusqu’à présent le devoir d’assurer le secrétariat de la soutenance : remplir le dossier, contacter les jurés, choisir une date, rechercher une salle pour le passage de l’épreuve, entre autres corvées.

Par ces trois prescriptions qui se sont cumulées au fil de ces vingt dernières années, le ministère de l’enseignement supérieur a clairement voulu mettre le directeur de thèse de plus en plus à l’écart. Grand progrès issu d’après mai 68, on avait éliminé dans les années soixante-dix du siècle dernier le mandarinal « patron de thèse », aujourd’hui c’est au tour du successeur de celui-ci, le directeur de thèse, sans doute considéré comme la source de discriminations, de collusions, de corruptions intellectuelles etc. Gageons que, demain, une prochaine réforme supprimera l’expression « directeur de thèse » au profit de « secrétaire de l’équipe d’encadrement doctoral ».

Ainsi aura disparu l’une des caractéristiques essentielles du système universitaire français à son niveau le plus élevé : le perfectionnement, au contact d’un maître, dans l’art de produire du savoir et d’inventer de la pensée[1]. La tradition innovante de méthodes de travail sera remplacée par l’art de réinventer la même poudre à intervalles brefs et rapprochés. On mesure ce que cette perspective possède d’égalitaire : seuls surnageront ceux qui, pour une raison ou pour une autre, auront été depuis longtemps informés des règles du jeu.

Au moment où l’Université consent, Dieu sait pourquoi, à perdre petit à petit sa compétence exclusive dans la collation des grades, soit qu’on invente ici ou là de pseudo nouveaux grades, soit qu’on attribue la capacité doctorale à des établissements qui, sans rapports avec l’Université, n’offraient d’autre jusqu’alors que des diplômes d’établissement, la réforme de la direction de thèse conduit infailliblement à la chute qualitative.

Il n’est pas question d’évoquer ici la longue liste des décisions qui l’ont précédée. Tenons-nous-en à ce point : la mise en suspicion des directeurs de thèse porte atteinte au système universitaire tout entier. Aujourd’hui, les professeurs ; demain, les actuels maîtres de conférences devenus professeurs. C’est aussi le jury lui-même qui est soupçonné, par le moyen d’une autre modification : il perd le pouvoir de décerner des mentions.

Car l’arrêté du 25 mai 2016 a inventé le pire – et personne n’a rien dit : les mentions sont supprimées. Encore naguère, il existait quatre niveaux de mention : passable, honorable, très honorable, très honorable avec les félicitations. Désormais, chaque impétrant pourra se prévaloir du titre de docteur sans que le monde extérieur puisse désormais connaître de la qualité du travail qui lui aura valu le titre. Les mieux informés demanderont la production du rapport de thèse mais bien malin sera celui qui, à la lecture de dix à quinze pages écrites en interlignes serrés, saura comprendre les appréciations écrites en langage crypté à l’usage des seuls pairs. Il est peu probable que cette réforme serve utilement au prestige du plus haut grade que décerne l’université française. Mais elle ne servira pas davantage les étudiants ni la démocratie : dans la marée annuelle des thèses sans mention, seules celles dont les auteurs bénéficient de l’aide de ces réseaux qui font tout disposeront de ces bouées en forme de balise qui leur permettront d’accoster à bon port.

Jusqu’alors, malgré les misères dues aux faiblesses de l’humanité – les petits arrangements, les lâchetés, la perte des illusions, l’extinction de l’enthousiasme, la résignation au profit de l’« à peu près » qui résulte de l’éclipse culturelle dans laquelle nous sommes depuis longtemps plongés –, la thèse française, couronnement d’un dispositif académique patiemment maçonné au fil du temps depuis le Moyen Âge, gardait un prestige incontesté.

Au moment où le trop fameux classement de Shanghai met en évidence l’affaissement du système universitaire financé et administré par la République française, l’arrêté du 25 mai 2016, dont il n’est pas certain que les rédacteurs aient jamais siégé dans un jury, vient ajouter ce qu’il faut de suicidaire pour réduire durablement l’attractivité non seulement des jeunes docteurs sur le marché du travail mais de l’enseignement universitaire qui les produit.

En attendant, Anne Richard-Bazire présente dans les pages qui suivent la seconde partie d’un travail doctoral sur l’architecte Jean-Louis Pascal (voir Livraison no 28), cet architecte dont, à la Bibliothèque nationale de France, rue Vivienne, on détruit l’œuvre sous les yeux de l’Institut national d’histoire de l’art, lequel n’en a jamais protesté.

J.-M. L.

[1] On pense aussi aux propos d’Umberto Eco, dans Comment écrire sa tèse (Paris, Flammarion, 2018, 338 p.) : « N’est-ce pas ce que l’on demande (entre autres) à un maître ? De nous inciter à trouver des idées ? »

 

Sommaire

 

« Les Expositions universelles, Jean-Louis Pascal, critique et constructeur »

« Le concours pour la construction du Sacré-Cœur de Montmartre, une désillusion »

« Travaux à la basilique Saint-Apollinaire de Valence »

« Le restaurateur de la basilique Notre-Dame des Doms »

« Les Immeubles »

« L’Architecture funéraire »

« Les Monuments commémoratifs »

« La Lutte contre l’uniformité du style »

 

Résumés

« Les Expositions universelles, Jean-Louis Pascal, critique et constructeur »

Les expositions universelles sont des évènements majeurs du XIXe siècle, vitrines des progrès techniques et des réalisations industrielles de nations voulant témoigner de leur dynamisme économique. L’architecte Jean-Louis Pascal, grand prix de Rome en 1866 et personnage important du monde de l’architecture du XIXsiècle en sera à la fois l’acteur, en reconstituant pour le Portugal à l’exposition universelle de 1878 à Paris, une partie du monastère des Hiéronymites de Belem, mais aussi le critique, en étant le rapporteur des expositions universelles de Vienne en 1873 et de Paris en 1900. Ce sera l’occasion pour lui d’écrire de très intéressants articles, dans la Revue générale de l’architecture et des travaux publics mais aussi dans la Gazette des beaux-arts sur l’éclectisme architectural et l’internationalisation des styles qu’il voit poindre au tournant du siècle.

 

« Le concours pour la construction du Sacré-Cœur de Montmartre, une désillusion »

Jean-Louis Pascal a participé à de nombreux concours au cours de sa longue carrière d’architecte. Deux furent marquants pour lui : celui mis en place pour la reconstruction de l’Hôtel de ville de Paris en 1872 et celui destiné à la construction de la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, en 1874. En janvier 1874, une commission artistique de douze membres définit les conditions et le programme du concours public, destiné à choisir le maître d’œuvre du futur Sacré-Cœur de Montmartre. Dans ce concours, au programme relativement précis, certaines exigences allaient conditionner la question du style, qui fut l’occasion de nombreux débats entre les tenants d’un style « national » et d’un style taxé d’ « étranger » par ses détracteurs, celui « romano-byzantin » qui fut choisi en définitive. Il fallait d’autre part remplir les conditions spéciales d’une église votive et de pèlerinage. Le projet de Pascal se concentra sur la première exigence, en oubliant la seconde. Ce fut la raison de son échec.

 

« Travaux à la basilique Saint-Apollinaire de Valence »

En 1875, Jean-Louis Pascal est nommé architecte diocésain de Valence, en charge de la basilique Saint-Apollinaire, du séminaire et de l’évêché. À Saint-Apollinaire de Valence, Pascal adopte une politique de restauration très respectueuse des apports des siècles passés ; c’est une nouveauté. Magnifique monument roman, presqu’entièrement détruit au XVIe siècle, l’église est restaurée au début du XVIIe siècle et remaniée au début du XVIIIe siècle par Alexandre Milon de Mesmes, évêque de Valence, à la mode de l’époque. Avec les années 1840 débute son désenclavement des constructions qui la cernaient de toutes parts. Lorsque Pascal arrive à Valence, la restauration de la cathédrale a été interrompue par la guerre ; il est donc confronté à des problèmes classiques d’entretien des églises : les dallages sont en mauvais état, il faut remanier la couverture en tuiles creuses, réparer les grilles en fer, les ferrures des portes et fenêtres, la charpente, le beffroi, et quelques vitraux. L’architecte poursuit ensuite par la restauration des façades latérales. Le devis que Pascal rédige pour la réfection de l’intérieur de l’église est très respectueux de l’édifice original, de ses matériaux, et des techniques de construction anciennes. Le comité des inspecteurs généraux n’en jugera pas ainsi qui  suspendra pendant plus de deux ans le travail de Pascal à Valence.

 

« Le restaurateur de la basilique Notre-Dame des Doms »

Lorsque le 27 octobre 1888, Jean-Louis Pascal est nommé architecte du diocèse d’Avignon, il hérite d’un édifice en déshérence : la basilique métropolitaine de Notre-Dame des Doms qui jouxte le Palais des Papes, ruinée à la Révolution française, est peu fréquentée à cause de sa position excentrée et ne dispose que de peu de ressources. La majeure partie de l’église appartient au style roman du XIIe siècle. Le chœur a été agrandi au XVIIe siècle et des chapelles latérales ajoutées du XIVe au XVIIe siècle. Surplombant le narthex que précède un porche, un grand clocher carré à trois étages en retrait les uns par rapport aux autres est surmonté d’une vierge monumentale depuis 1859. À l’extérieur, Pascal refait l’escalier du Pater, la plateforme du calvaire et les murs de soutènement de la cathédrale. Il clôt le porche roman d’une belle grille du serrurier avignonnais Antoine Audemard, répare les abat-sons des ouvertures de la tour du campanile et fait refaire les vitraux de la coupole et du chœur par le peintre verrier Paul Charles Nicod. En 1900, Pascal alerte l’administration des Beaux-Arts sur l’état de conservation des fresques dont le peintre Eugène Devéria a paré en 1840 la chapelle du Saint- Sacrement dite « chapelle des peintures », la « Sixtine mariale du romantisme » selon Bruno Foucart.

 

« Les Immeubles »

Pascal réalise sa première œuvre assez vite après l’obtention de son grand prix : la maison-atelier que son maître et ami William Bouguereau lui demande d’élever au no 75 de la rue Notre-Dame-des-Champs à Paris en 1868. On y note la sobriété du classicisme du jeune architecte. Lorsque douze ans plus tard il élève, un peu plus haut dans la même rue, un immeuble de rapport pour M. Lopineau, la façade est plus animée, les refends et les balcons ouvragés ont désormais envahi celle-ci. Le champ des références stylistiques de Pascal s’est enrichi, ce qu’illustre magnifiquement l’hôtel de la rue de Prony, bâti en 1882 pour le banquier Antoine Königswarter. Selon Louis Hautecœur, la fièvre constructive avait fait disparaître la science des plans derrière la recherche du profit. Il appartiendra à la génération des élèves de Charles Garnier de relever le défi. Charles Garnier avait imaginé pour les appartements une disposition nouvelle qui devait avoir une grande fortune : il créa la galerie antichambre, éclairée aux deux bouts par des courettes et desservant les pièces de façade. Pascal saura s’en souvenir pour les immeubles et hôtels qu’il réalise à partir du début des années quatre-vingt.

 

« L’Architecture funéraire »

Pascal a réalisé de nombreux tombeaux dans les cimetières en province, à Fécamp, à Chamarande dans l’Essonne, mais aussi dans les cimetières parisiens de Montparnasse et de Montmartre. Pour l’historien Jules Michelet, Jean-Louis Pascal réalise au début des années quatre-vingt, une très belle tombe au cimetière du Père-Lachaise, avec l’aide du sculpteur Antonin Mercié. Pour Charles Degeorge, son ami de toujours, c’est une tombe plus sobre qu’il élève au Père-Lachaise, tombe inspirée de celle de Georges Bizet par Charles Garnier. Pascal élève au tournant du siècle, dans l’église Notre-Dame-de-la-Consolation, rue Jean Goujon à Paris, un petit monument funéraire aux demoiselles Hatte de Chevilly, mortes dans l’incendie du Bazar de la Charité. C’est ici la pureté et la jeunesse des deux jeunes filles qu’il choisit de mettre en avant dans ce petit monument supporté symboliquement par un terme aux ailes déployées dont le visage incarne toute la tristesse du monde.

 

« Les Monuments commémoratifs »

En trois décennies, Jean-Louis Pascal a édifié quatre monuments dédiés à des personnalités du XIXe siècle : peintre, écrivain, homme politique ou architecte ; raffinement du petit temple à l’antique du monument au peintre Henri Regnault dans la cour du mûrier de l’École des beaux-arts, effervescence baroque du monument à Victor Hugo, place d’Eylau à Paris, sobriété du monument à Sadi Carnot à Bordeaux et enfin simplicité du buste de Charles Garnier devant l’Opéra de Paris, à chaque fois, Pascal s’est adapté à la personnalité du personnage et aux ressources dont il disposait. L’histoire du monument à Victor Hugo qui s’étale sur vingt ans nous dévoile les atermoiements entre Paul Meurice, exécuteur testamentaire de Victor Hugo et président du comité créé dès la mort de l’écrivain en vue de lui ériger un monument, et le sculpteur Ernest Barrias, chargé de son exécution. Lutte ouverte dont Jean-Louis Pascal, choisi comme architecte du monument, fut l’arbitre à son corps défendant.

 

« La Lutte contre l’uniformité du style »

Pascal, grand prix de Rome, formé à l’École classique, pur produit de l’académisme du XIXe siècle, avait décidé de faire la guerre à la monotonie en architecture, à l’internationalisation des styles, et au manque d’imagination constaté dans les productions françaises. Il en fera son cheval de bataille alors que membre temporaire du conseil des bâtiments civils en 1880-1881, puis inspecteur général à partir de 1889, il luttera pour que soit laissée aux architectes la possibilité de développer ce que Georges Seure appelle « la fantaisie raisonnée, mais créatrice ». Faisant souvent partie entre 1898 et 1912 du jury devant juger le concours des façades des maisons élevées à Paris, Pascal ne privilégiera aucun style, mais militera pour que toutes les tendances architecturales y soient représentées. Et il s’essaiera à une construction régionaliste en style néo-basque, à Billère dans les Pyrénées-Atlantiques.

 

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